Epines africaines pour les fleuristes belges

Transcription

Epines africaines pour les fleuristes belges
Le Soir Vendredi 14 février 2014
16 L'ÉCONOMIE
Epines africaines pour les fleuristes belges
COMMERCE
La métamorphose du marché de la fleur pousse à la diversification
La Saint-Valentin reste
le moment de l’année
où l’on offre le plus de fleurs.
Le marché européen
n’est pas très dynamique.
La production africaine
est de plus en plus importante.
S
i vous avez oublié d’acheter votre bouquet, il est
encore temps. Mais ne
traînez pas : la file risque d’être
longue devant chez le fleuriste.
Devant la Fête des mères et la
Fête des secrétaires, la Saint-Valentin reste « le » moment pour
offrir des fleurs. A lui seul, le 14
février représente entre 10 et
15 % du chiffre d’affaires annuel
du secteur en Europe, où le
marché de vente au détail est
estimé à 38 milliards d’euros.
Un succès qui s’explique « en
grande partie par le traitement
des médias, explique Rudy Kriegels, directeur d’Interflora Belgique. Même s’il y a d’autres cadeaux qui ont du succès comme
les parfums, la lingerie ou les
restaurants, chaque homme se
sent presque obligé d’offrir des
fleurs à sa femme. »
De quoi redonner le sourire
aux fleuristes ? Pas sûr. « Il y a
une saturation du marché européen », prévient Sylvie Mamias,
secrétaire générale d’UnionFleurs, l’association internationale du commerce de fleurs. Les
explications sont multiples.
« Traditionnellement, en Europe, le marché de la fleur est lié
à des événements rituels comme
les mariages, les anniversaires,
les enterrements, pointe Syvie
Mamias. Or ces cérémonies sont
en perte de vitesse comme moments de consommation de
fleurs. »
Bouquet ou plante en pot
Mais surtout, il y a la crise
économique. « L’impact est clair
et net, assure Rudy Kriegels. Les
gens ont moins de revenu disponible pour acheter des fleurs. »
« C’est surtout vrai ces derniers
mois, ajoute cette fleuriste
bruxelloise. On n’a pas moins de
clients, mais les montants dépensés sont moins importants.
Ou alors les gens prennent une
plante en pot, qui dure plus
longtemps qu’un bouquet ». Un
phénomène qui touche également les clients professionnels,
constate notre fleuriste qui réalise également des compositions
florales destinées aux bureaux.
« Les entreprises ont réduit
leurs budgets pour les événements,
ainsi
que
leurs
abonnements,
explique-t-elle.
Par exemple, on met des fleurs
fraîches chaque semaine à l’accueil, mais plus dans les bureaux des directeurs. »
Conséquence : « depuis cinq
ans, 500 fleuristes ont fermé
Aalsmeer
PAYS-BAS
De Nairobi à Bruxelles en passant par Liège, en 48 heures
LE SOIR - 14.02.14
7
8
Bruxelles 9
BELGIQUE
Liège
6
5
4
6 bis
Paris (Rungis)
Nairobi- Liège
6552 km
FRANCE
boutique dans notre pays, explique Marijke Walbers, secrétaire générale de l’Union royale
des fleuristes de Belgique. Il
reste environ 4.500 détaillants,
fleuristes et jardineries. » Ne
sont pas compris dans ce
chiffre : les supermarchés, stations-services et autres points
de vente non spécialisés, qui
proposent également des bouquets de fleurs. Or l’affirmation
de ces nouveaux acteurs représente un des changements les
plus significatifs de ces dernières années, pointe Sylvie Mamias d’UnionFleurs. Avec un
impact très net sur les prix : il
suffit de jeter un œil sur les publicités pour trouver des offres
de « bouquets de roses pour la
Saint-Valentin » à 4,50 euros les
dix dans telle ou telle grande
surface !
Certes, en Belgique, le phénomène reste limité : en 2012,
62 % des achats de fleurs ont
été effectués auprès de fleuristes, contre 13 % dans les
grandes surfaces. Mais en
Grande-Bretagne, par exemple,
les proportions sont inversées :
55 % d’achats dans les supermarchés contre 28 % en boutiques spécialisées. Pour l’heure,
les fleuristes belges préfèrent
relativiser. « L’achat en supermarché relève davantage de
l’impulsion, explique Marijke
Walbers. On y achète des fleurs
pour la maison. Mais quand on
veut faire un cadeau, on va chez
le fleuriste. » « L’évolution est la
même que dans chaque secteur,
précise Rudy Kriegels. Celui qui
vend simplement un bouquet se
met lui-même hors circuit. »
Pour le patron d’Interflora, le
fleuriste a une obligation de
créativité . Mais il doit aussi enrichir son offre. « De plus en
plus de fleuristes proposent des
articles de cadeaux, de la déco,
des bougies, dit-il. Ils doivent
aussi pouvoir combiner des
fleurs avec des articles comme
une bouteille de cava ou un
nounours. Cela permet de maintenir le budget. » ■
3
REPÈRE
250 tonnes
B. P.
Chaque semaine, entre 10 et 14 vols en provenance d’Ethiopie, 2 du Kenya et entre 6 et 10 d’Israël débarquent des
fleurs sur le tarmac de Liège Airport. L’aéroport s’est imposé
comme un acteur de premier plan dans ce type de chargements, gérant entre 250 et 350 tonnes de fleurs chaque jour,
surtout des roses, du gipsophile et des lys. Liège Airport voit
son activité « fleurs » croître de 15 à 20 % chaque année.
Nairobi 1 2
KENYA
B. P.
BERNARD PADOAN
Des roses kényanes dans un bouquet sur trois en Europe
lle est la « reine des fleurs ».
Symbole de l’amour, elle
E
pourrait aussi être celui des chan-
gements qui affectent un marché
longtemps centré sur les PaysBas. Certes, les grossistes hollandais restent les maîtres du jeu floral, puisque 60 % du commerce
mondial transite par leurs criées,
dont la principale à Aalsmeer.
Mais en termes de production,
les choses changent. Depuis le
début des années 90, les plantations kényanes, colombiennes,
équatoriennes ou éthiopiennes
n’ont cessé de grandir. Elles sont
aujourd’hui de sérieuses rivales
pour le pays de la tulipe. Ce sont
d’ailleurs souvent des producteurs hollandais qui, les pre-
1. Jour A, matin. Les fleurs
sont coupées et triées dans
les champs kényans.
2. Jour A, après-midi. Les
fleurs sont assemblées et
emballées, puis acheminées
par camions-frigos vers l’
aéroport de départ Nairobi.
3. Jour A, soirée. Les cartons sont placés sur des
palettes et embarqués à
bord d’avions-cargos frigorifiés à destination des
aéroports européens (Schipol, Luxembourg, Francfort
ou, comme dans notre
exemple, Liège).
4. Jour A/Jour B, nuit.
Transport par avions.
5. Jour B, matin.
Entre 5 et 7 heures,
les avions se posent sur le
tarmac de l’aéroport de
Liège. Les cargaisons de
fleurs sont soumises aux
contrôles sanitaires et
douaniers, puis embarquées en camions.
6. Jour B, après-midi. Les
fleurs sont transportées
vers les criées hollandaises,
dont la principale à Aalsmeer. Mais une partie des
fleurs part directement vers
les grands lieux de distribution (comme le marché de
Rungis, à Paris), ou vers les
centres de distribution de
grandes surfaces.
7. Jour B, soirée. Dans les
criées hollandaises, les
fleurs sont déballées, recoupées et reconditionnées
par les grossistes. Dans la
nuit, elles sont vendues aux
enchères et réexportées
vers les autres pays européens, mais aussi les EtatsUnis ou des marchés en
croissance comme la Russie, l’Ukraine ou l’Asie.
8. Jour B, nuit. Les fleurs
sont transportées vers le
marché matinal de
Bruxelles ou l’Euroveiling de
Neder-Over-Heembeek.
9. Jour C, matin. Les fleuristes achètent les fleurs
qu’ils vendront dans leurs
boutiques le jour même.
miers, sont allés chercher à hauteur de l’équateur des conditions
de travail plus avantageuses :
main-d’œuvre et conditions climatiques idéales toute l’année
(pas besoin de chauffer des
serres). Exemple avec nos roses.
Sur les 7,55 milliards de tiges vendues en Europe en 2012, plus de
la moitié ont été produites hors
du territoire de l’UE : 2,64 milliards venaient du seul Kénya,
1,26 milliard d’Ethiopie et 280
millions d’Équateur.
Autre changement : l’importance croissante de la grande distribution et des franchises de
fleuristes dans le commerce de
fleurs en Europe. Leur puissance
d’achat leur permet de négocier
Sur les 7,55 milliards de roses vendues en Europe en 2012, plus de
la moitié ont été produites hors du territoire de l’Union européenne.
© REUTERS
en direct avec les producteurs
non-européens, et de mettre la
pression sur les prix. Réponse de
ces derniers : au lieu d’embarquer les fleurs en « vrac » dans les
avions, ils essaient de donner davantage de valeur à leur offre, en
composant les bouquets sur
place. Une évolution qui correspond à ces nouveaux modes de
distribution : dans les supermarchés, mais aussi sur les sites internet, qui proposent des bouquets
formatés. Pour ne pas se faire
doubler, les grossistes hollandais
multiplient les enchères en ligne,
pour répondre aux demandes des
clients qui ne souhaitent plus voir
la marchandise transiter obligatoirement par les criées bataves.
)G
Reste que le basculement de la
floriculture vers le sud ne va pas
sans critique sur les conditions
sociales (bas salaires, utilisation
de produits chimiques), alimentaires (abandon des cultures vivrières) et environnementales
(surexploitation des réserves
d’eau). Pour l’heure, seul le label
Max Havelaar, présent chez nous
chez Carrefour et Delhaize, garantit des fleurs éthiques (prix
minimum, surprimes pour les
projets de développement, protection des ressources). Mais
l’offre de fleurs éthiques reste
marginale : 2,5 millions de tiges
en Belgique, dans un marché estimé à 450 millions. ■
B. P.
16