interview-de-bruno-coppens-6-09
Transcription
interview-de-bruno-coppens-6-09
Ce 6 septembre, Bruno Coppens a accepté de répondre à nos questions. Voilà un vrai passionné, humoriste subtil et irrésistible mais qui ne se la joue pas. Il joue, tout simplement, avec un immense talent … Bruno, comment devient-on un « jongleur fou des mots »? Je suis tournaisien, le 7ème enfant d’une famille de 8 (une fille et ensuite 7 garçons). A la table familiale ça fusait continuellement; on s’amusait à jouer avec les mots. Nous étions trop nombreux pour avoir des conversations sérieuses. Et ma mère a toujours été extravagante; en voyage par exemple, elle prend encore le micro dans le car pour raconter des blagues … Mon père, pharmacien à Blandain (Tournai) était plus sérieux et rigoureux ; il n’aurait jamais conseillé à un patient d’autres médicaments que ceux prescrits sur les ordonnances. J’ai fait mes humanités au Collège Notre-Dame de la Tombe à Kain (Tournai). D’abord latin-grec et ensuite latin-maths ou sciences, sur le conseil de mes frères et parce qu’on disait que c’était plus utile. Je regrette de ne pas avoir continué le grec. Je n’étais pas fait pour les maths et les sciences. J’aimais beaucoup le latin et bien sûr le français. J’étais un bon élève et j’adorais cette ambiance de collège et de copains. J’écrivais de temps en temps des textes pour le magazine du Collège. En rhéto, nous avions monté la pièce Harold et Maud dans laquelle je jouais le rôle du curé. Un autre acteur ayant oublié son entrée en scène, j’ai dû « meubler » tout seul. Et ça a marché! Tout le monde a beaucoup ri ! Les filles ont trouvé ça super, et là, j’ai senti comme « un potentiel ». J’ai ensuite fait les romanes à l’UCL. Le Cercle (dont je faisais partie) avait créé un « cabaret » où n’importe qui pouvait présenter ce qu’il voulait. J’ai foncé et j’ai joué mes textes. En 2ème licence, une vingtaine de textes en poche, des copains m’ont poussé vers le festival de Rochefort. J’ai réussi les éliminatoires et finalement obtenu le prix de la Presse et du Public. J’ai été encouragé par Stéphane Steeman et Pierre Tchernia. Mais à l’époque, je ne pensais pas en faire mon métier. Mais j’aimais ça et les autres m’y poussaient. Comment êtes-vous devenu un humoriste « grand public » ? Très progressivement! Après mes études, j’ai commencé à enseigner ; j’ai d’abord fait un remplacement au Collège Cardinal Mercier à Braine-L’Alleud où je donnais français, histoire et initiation à la vie sociale, et ensuite au Collège Saint-Jean Baptiste à Wavre. Mais ça ne m'a pas plu. Pourtant, je pensais en faire mon métier. Je suis trop indépendant dans l’âme et je n’aimais pas le côté trop organisé de ce métier (règlements, enquêtes, surveillance, inspections). De plus, l’environnement en salle des profs m’a surpris et ne me plaisait pas : on parlait vacances, auto, mais pas de livres ou de culture. A cette époque, début des années 80, je jouais parfois dans des petits cafés (L’os à moelle, La soupape). Je bouchais les trous entre deux chanteurs. Les humoristes étaient quasi inexistants, il n’y avait pas de marché pour eux ; à part peut-être Stéphane Steeman et Monsieur Zigo, seuls les chanteurs comptaient. Les occasions de se produire étaient donc rares. En France, la situation était tout autre, avec Thierry Le Luron et Patrick Sébastien notamment. J’ai quitté l’enseignement et travaillé pendant quelques années à No Télé (télé régionale tournaisienne) et un peu à Lille. J’ai eu quelques engagements en France, notamment à Avignon, mais il a fallu 10 ans pour que je puisse commencer à en vivre. Ensuite, j’ai été engagé à Canal + Belgique (Les décodeurs de l’info) et à la RTBF radio (Le Jeu du Dictionnaire, Blabla) … Le déclic s’est produit à Québec en 2000 où j’ai fait un tabac ! Les Québécois adorent la langue française, pour eux, les mots ont une grande importance. Ils ont eu l’impression (encore aujourd’hui) que mon spectacle était vraiment écrit pour eux. Ils me considèrent comme l’héritier de Sol, dans un autre style, puisque Sol avait adopté le look de « clown clochard ». Peut-on dire que vous êtes le fils spirituel de Raymond Devos et de Sol ? Les avez-vous rencontrés ? Je les admire énormément. Ils m’ont tous deux influencé et encouragé. Devos était un véritable artisan du spectacle. Je l’ai rencontré une fois et c’était génial. Ce qui l’intéressait, c’était le contenu de mon travail et pas de savoir si ça marchait, et comment et où je tournais. Sol (Marc Favreau de son vrai nom) était très chaleureux et privilégiait la relation humaine avant le boulot. Quand je le rencontrais, il voulait d’abord savoir comment j’allais, avoir des nouvelles de ma famille … Ils sont décédés à 6 mois d’intervalle. Sol savait qu’il était condamné (cancer du poumon) et est décédé quasiment sur scène, préférant continuer jusqu’au bout. J’ai été récemment contacté pour envoyer un texte que j’avais écrit sur lui à une bibliothèque érigée pour lui à Montréal. J’aime leur rendre hommage dans mes spectacles pour expliquer d’où je viens et le temps qu’il faut pour arriver à faire ce métier correctement. Comment organisez-vous votre temps? Ma maison est à Tournai. J’y suis en principe les week-ends ; la semaine, je suis le plus souvent à Bruxelles. J’ai une chronique dans l’Echo (plutôt économique) et dans Marianne Belgique (politique). Je travaille également à la radio, pour la Première (On n’est pas rentrés). Je fais une tournée au Québec deux fois par an et travaille en Suisse, à la RSR deux jours par mois pour Les dicodeurs. Je tourne aussi régulièrement en Belgique et en France. Votre inspiration, vous la trouvez où? Dans les livres et les journaux ! Je suis en permanence occupé à lire mais, déformation professionnelle, je suis toujours dans une grille d'analyse... Je décortique tout. Ces derniers temps, j’ai lu le dernier Eric-Emmanuel Schmitt, Thomas Gunzig, Mankell; je lis aussi des polars. Pour les journaux, c’est Libé, Le Soir, Marianne, Le Nouvel Obs, Le Vif, … Vous inspirez-vous de classiques comme Alphonse Allais ou Raymond Queneau ? Je les connais et les ai lus, bien sûr, mais je n’aime pas les citations, apprendre par cœur certaines phrases et les utiliser. Comment faites-vous pour écrire vos textes ? Je suis un « auditif » : j’imagine toujours le texte « dit » et joue avec cette matière sonore. Je pars d’un mot qui me frappe. Par exemple, le nom de la Garde des Sceaux Madame Taubira m’interpelle car il permet immédiatement quelques jeux de mots. Je vais probablement écrire quelque chose sur elle. J’ai aussi écrit un texte sur l’obsolescence et la procrastination. Là, en plus des mots, les idées contradictoires que ces mots sous-tendent m’intéressent. Comment parvenez-vous à créer sans arrêt? La contrainte stimule la créativité. Quand on a plusieurs chroniques par semaine, c’est en permanence qu’on y pense et qu’on est devant son ordinateur; même en voiture, on dicte. C’est fatigant mais stimulant. J’adore ça. Et vos spectacles ? Quand je crée un spectacle, je vis 4 mois d’angoisse, mais si ça marche le premier soir, j’oublie tout. C’est d’ailleurs pareil pour mes années de galère. Je suis étonné par cette faculté d’oubli immédiat qu’on a. Je répète avec mon metteur en scène, Eric De Staercke, pendant un mois, mais seulement 5 à 6 minutes de texte par jour. On enfonce le clou … Testez-vous vos textes avant de les jouer ? Oui bien sûr, en général par petits bouts que j’insère dans un autre spectacle. Et avant de jouer un nouveau spectacle complet, je le teste sur une salle d’environ 80 personnes. Vous parlez rapidement dans vos sketches, ça va vite. Oui, mais ils sont rythmés par les réactions du public auxquelles je m’adapte en permanence. Pourquoi faire de l’humour plutôt que du théâtre par exemple ? La télévision et Google nous mettent en permanence le nez sur les événements. Ils envahissent tout notre espace intérieur ; c’est anxiogène alors que généralement, ces événements se passent très loin ou bien, on ne peut rien y faire. Ce qui manque, c’est de pouvoir prendre du recul : un billet d’humeur permet de réagir par rapport à ça et de voir l’actualité différemment. Quels sont vos rapports avec les autres humoristes ? En Belgique, c’est cool car on n'est qu’une quinzaine. On ne se marche pas sur les pieds. Chacun son style. On se voit régulièrement (par exemple avec Gunzig ou Vizorek). En France, c’est très différent car il y a plein d’humoristes. J’aime beaucoup Gaspard Proust car ses textes sont très bien écrits, mais ce qu'il est cynique! Il assassine tout le monde. L’humour en France est beaucoup plus corrosif qu’en Belgique (rappelez-vous que les Français ont coupé des têtes à la révolution !) et le clivage gauche/droite est très exploité. L’humour belge est plus conciliant et plus humain. J’aime bien aussi Muriel Robin qui sait tout faire (même si elle en fait moins aujourd’hui), et Gad El Maleh. Vous chantez aussi maintenant? Oui, j’aime beaucoup ça. J’ai un pianiste qui m’accompagne dans mon dernier spectacle (Mes singeries vocales). Il ne sera pas là le 11 octobre et il n’y a pas de partition de ce qu’il joue. Mais j’utiliserai le piano pour des jeux de mots mis autrement. Et le cinéma ? J’ai fait un casting ou deux et quelques courts-métrages. Ce n’est pas du tout le même métier ! Une fois, pour le casting, je devais simplement parler au téléphone avec « ma fille ». Je me suis dit, c’est pas difficile, j’ai une fille, je fais ça tout le temps, j’ai qu’à faire pareil, et je me suis rendu compte comme je sonnais faux ! Je n’avais pas le ton juste, alors que quand je suis en scène, j’arrive sans effort à parler normalement, comme je le fais maintenant pour vous. J’ai préféré ne pas poursuivre, c’est vraiment un autre métier … Vous avez récemment raconté Pierre et le Loup à des enfants ? C’était un très beau moment avec l’Orchestre de Chambre de la Monnaie. Les enfants continuent à adorer cette histoire aujourd’hui. Nous préparons pour décembre 2014 un événement similaire avec un autre morceau : Le Bonhomme de neige écrit par un musicien anglais. L’histoire est magnifique. Le spectacle sera donné probablement quelques fois à Flagey. Avez-vous déjà pris un bide ? Un vrai bide, non, mais à Paris, il m’est arrivé d’avoir un début de spectacle très difficile, avec un public glacial qui semblait ne rien comprendre à mes jeux de mots. Mais petit à petit, les gens ont commencé à rire et ça s’est très bien terminé! A Paris, le public n’est pas que spectateur; il est d’abord juge. C’est exactement l’inverse au Québec où, avant même le début du spectacle, le public veut que ça marche. En Belgique, le public est déjà bien content que tu te déplaces jusque chez eux, par exemple à Verviers ou à Bastogne, et l’accueil est très chaleureux ; on s’amuse toujours bien! Merci Bruno ! Si vous voulez en savoir plus sur la bio, l’actualité et les spectacles de Bruno Coppens : www.brunocoppens.com