Mort d`Hélie de Saint Marc

Transcription

Mort d`Hélie de Saint Marc
Mort d'Hélie de Saint Marc, homme de refus et de
réconciliation
Résistant, déporté, combattant, «putschiste», détenu et
finalement réhabilité… Hélie de Saint Marc, officier au
grand cœur, a vécu plusieurs vies, passant de la
condition de soldat perdu au statut de héros. Rue des
Archives/Louis Monier.
L'ancien officier s'est éteint ce matin à l'âge de 91 ans à
La Garde-Adhémar, dans la Drôme. Il était devenu plus
qu'un écrivain à succès, une référence morale et
historique.
Hélie de Saint Marc, qui vient de mourir, connut un
destin exceptionnel. Ne serait-ce que parce qu'au cours
de sa longue vie il fut successivement l'homme de
l'humiliation, de l'engagement, de la proscription avant
d'être finalement réhabilité.
Humiliation: au printemps 1940, un adolescent assiste à
Bordeaux à l'arrivée de l'armée française en déroute.
Peu après, il entre dans la Résistance, décide de gagner
l'Espagne, avant d'être arrêté dans les Pyrénées et
déporté en Allemagne, au redoutable camp de travail de
Langenstein.
Engagement: en 1945, un rescapé mal à l'aise dans la
France de la Libération délaisse le statut que peut lui
conférer son passé incontestable de résistant déporté,
pour endosser la défroque mal taillée d'officier de la
Légion étrangère. Avec l'armée française, il plonge dans
une guerre incertaine en Indochine.
Proscription: en avril 1961, le commandant en second
du 1er REP choisit la sédition pour protester contre la
politique algérienne du général de Gaulle. Après l'échec
du putsch, il connaît la prison.
Réhabilitation: longtemps, Hélie de Saint Marc reste
silencieux, muré dans ses souffrances, acceptant son
manteau de paria. Jusqu'à ce que l'amitié quasi
paternelle qu'il porte à son neveu, l'éditeur Laurent
Beccaria, le pousse à accepter de témoigner.
En 1989, Hélie Denoix de Saint Marc témoigne dans
l'émission Apostrophes en 1989, après la sortie de sa
biographie.
L'ancien officier, sorti de prison en 1966, qui vit
paisiblement à Lyon, en pratiquant avec bonheur l'art
d'être grand-père, devient en quelques livres l'icône d'un
pays en mal de références.
Un mélange de tradition et de liberté
Hélie Denoix de Saint Marc incarnait la grandeur et la
servitude de la vie militaire. De tout, il tirait des leçons
de vie. Il relatait des faits d'armes oubliés, décrivait des
héros inconnus. Il avait fait du Letton qui lui avait sauvé
la vie à Langenstein, de son frère d'armes l'adjudant
Bonnin mort en Indochine, du lieutenant Yves Schoen,
son beau-frère, de Jacques Morin, son camarade de la
Légion, des seigneurs et des héros à l'égal d'un Lyautey,
d'un Bournazel, d'un Brazza. Au fil de souvenirs
élégamment ciselés, il dessinait une autre histoire de
France, plus humaine, plus compréhensible que celle
des manuels scolaires.
Écouter ou lire Saint Marc, c'était voir passer, par la
grâce de sa voix étonnamment expressive et de sa plume
sensible et claire, une existence riche et intense.
Né en 1922, Hélie Denoix de Saint Marc était un fruit
de la société bordelaise de l'avant-guerre, et de
l'éducation jésuite. Il avait été élevé dans un mélange de
tradition et de liberté (n'est-ce pas le directeur de son
collège qui l'avait poussé à entrer dans le réseau JadeAmicol?). De sa vie dans les camps, de son expérience
de l'inhumanité, de ses séjours en Indochine, puis en
Algérie, il faisait le récit sobre et émouvant, jusqu'aux
larmes. Et de son geste de rébellion, il parlait toujours
avec retenue, mezza voce, comme s'il était encore hanté
par les conséquences de celui-ci.
Ses milliers de lecteurs, ses admirateurs, tous ceux qui
se pressaient à ses conférences, aimaient en lui ceci: par
son histoire se retrouvaient et se réconciliaient plusieurs
France: celle de la Résistance, celle de la démocratie
chrétienne et celle de l'Algérie française. Aux diverses
phases de son existence, Saint Marc avait su donner une
unité, en martelant: «Il n'y a pas d'actes isolés. Tout se
tient.» C'était un être profond qui cherchait davantage à
comprendre qu'à condamner. D'une conversation avec
lui, on tirait toujours quelque chose sur soi-même, sur
ses passions, ses tentations ou ses errements.
Cortège d'horreur, d'héroïsme et de dilemmes
La grande leçon qu'administrait Saint Marc, c'était que
le destin d'un homme - et plus largement celui d'un pays
- ne se limite pas à une joute entre un Bien et un Mal, un
vainqueur et un vaincu. Il avait comme personne connu
et subi la guerre, avec son cortège d'horreur, d'héroïsme
et de dilemmes: en Indochine, que faire des partisans
auxquels l'armée française avait promis assistance,
maintenant qu'elle pliait bagage? En Algérie, que dire à
ses hommes en opération, alors que le gouvernement
avait choisi de négocier avec le FLN?
Son parcours chaotique, abîmé, toujours en quête de
sens, n'avait en rien altéré sa personnalité complexe et
attachante qui faisait de lui un homme de bonne
compagnie et lui valait des fidélités en provenance des
horizons les plus divers.
Hélie Denoix de Saint Marc, en novembre 2011. Crédits
photo : JEAN-PHILIPPE KSIAZEK/AFP
L'une d'elles, parmi les plus inattendues (et, au fond, des
plus bouleversantes), s'était nouée il y a une dizaine
d'années avec l'écrivain et journaliste allemand August
von Kageneck. Cet ancien officier de la Wehrmacht
avait demandé à s'entretenir avec son homologue
français. Leur conversation, parsemée d'aveux et de
miséricorde, devint un livre, Notre histoire (2002).
Kageneck était mort peu de temps après, comme si avoir
reçu le salut (et pour ainsi dire l'absolution) d'un
fraternel adversaire l'avait apaisé pour l'éternité. Sa
photo en uniforme de lieutenant de panzers était dans le
bureau de Saint Marc, à côté de celle de sa mère, qu'il
vénérait.
Rien d'un ancien combattant
D'autres admirations pouvaient s'exprimer dans le
secret. Ce fut le cas dès son procès, où le commandant
de Saint Marc suscita la curiosité des observateurs en se
démarquant du profil convenu du «réprouvé». Des
intellectuels comme Jean Daniel, Jean d'Ormesson,
Régine Deforges, Gilles Perrault, un écrivain comme
François Nourissier lui témoignèrent leur estime. Se
souvient-on que ses Mémoires, Les Champs de braises,
furent couronnés en 1996 par le Femina essai, prix
décerné par un jury de romancières a priori peu
sensibles au charme noir des traîneurs de sabre?
En novembre 2011, Hélie de Saint Marc fut fait grandcroix de la Légion d'honneur par le président de la
République. Dans la cour des Invalides, par une matinée
glaciale, le vieil homme recru d'épreuves et cerné par la
maladie reçut cette récompense debout, des mains de
Nicolas Sarkozy. Justice lui était faite. Commentant
cette cérémonie, il disait d'une voix où perçait une
modestie un brin persifleuse: «La Légion d'honneur, on
me l'a donnée, on me l'a reprise, on me l'a rendue…»
Le 28 novembre 2011, Nicolas Sarkozy remet la grandcroix de la Légion d'honneur à Hélie Denoix de Saint
Marc. Crédits photo : CHRISTOPHE ENA/AFP
À ces hommages s'ajoutèrent au fil des ans les
nombreux signes de bienveillance de l'institution
militaire (notamment grâce à une nouvelle génération
d'officiers libérée des cas de conscience qui entravaient
leurs aînés), qui furent comme un baume au cœur de cet
homme qui prenait tout avec une apparente distance,
dissimulant sa sensibilité derrière l'humour et la
politesse.
Histoire authentique ou apocryphe, il se raconte qu'un
jour l'ex-commandant de Saint Marc avait été accosté
par une admiratrice qui lui avait glissé: «Je suis fière
d'habiter la France, ce pays qui permet à un ancien
putschiste de présider le Conseil d'État.» La bonne dame
confondait Hélie avec son neveu Renaud (aujourd'hui
membre du Conseil constitutionnel). Cette anecdote
recèle quelque vérité. La France contemporaine l'avait
pleinement adopté, ayant compris que cet homme lui
ressemblait, avec ses engagements heureux ou
tragiques, ses zones d'ombre, ses chagrins et ses
silences.
Hélie de Saint Marc n'avait rien d'un «ancien
combattant». S'il avait insolemment placardé à la porte
de son bureau le mandat d'arrêt délivré contre lui en mai
1961, il parlait de ceux qui avaient été ses adversaires
avec mansuétude. Quand un article lui était consacré
dans Le Figaro, il ne manquait jamais de demander à
son auteur, avec ironie: «Avez-vous eu une réaction des
gaullistes?» Son épouse, Manette, et leurs quatre filles
s'attachaient à lui faire mener une vie tournée vers
l'avenir. Il n'était pas du genre à raconter ses guerres,
s'enquérant plutôt de la vie de ses amis, les pressant de
questions sur le monde moderne, ses problèmes, ses
défis. Ce vieux soldat bardé d'expériences comme
d'autres le sont de diplômes n'avait jamais renoncé à
scruter son époque pour la rendre un tant soit peu plus
intelligible.
Énigme insondable
L'existence humaine restait pour lui une énigme
insondable. À Buchenwald, Saint Marc avait laissé la
foi de son enfance. L'éclatement de tout ce qui avait été
le socle de son éducation l'avait laissé groggy. Une vie
de plus de quatre-vingt-dix ans n'avait pas suffi pour
reconstituer entièrement un capital de joie et
d'espérance. C'était un être profondément inquiet, qui
confessait que sa foi se résumait à une minute de
certitude pour cinquante-neuf de doute. Le mal, la
souffrance, le handicap d'un enfant, ces mystères
douloureux le laissaient sans voix.
Attendant la fin, il confiait récemment avec un
détachement de vieux sage: «La semaine dernière, la
mort est encore passée tout près de moi. Je l'ai tout de
suite reconnue: nous nous sommes si souvent
rencontrés.»